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Un été en pente raide

25/08/2010 - Lu 33264 fois
Jean-louis Martinez et moi-même, avons décidé au mois d'Août de rendre visite aux Dolomites. Sasso Lungo, Sass Pordoi, Chavasez, torre Trieste... un petit trip entre pote, pour se payer quelques tranches de chute libre dans ces fameuses parois calcaire... oui du base jump, dites plutôt du Paralpinisme!

15 jours à arpenter les sentiers alpestres
à user nos semelles dans les immenses pierriers, à tirer sur la corne de nos vieux doigts, à vivre notre passion au grand air, pour s'envoyer en l'air pendant quelques secondes de pur bonheur intense!

Jean-Louis avait un projet, celui de sauter la torre Inerkofler, la Fiama (la flamme) ci-contre au Sasso Lungo. L'année dernière avec Fabrice Giovanetti ils n'avaient pas réussi à rejoindre l'exit (point de saut)... c'est que l'itinéraire de sieur Dibona demande un peu de nez... Mais quelle transe quand enfin dans un créneau de beau temps nous arrivons aux termes de ces 300m d'escalade certes pas extrème (du 4/5) mais expo et chargé de nos pièges (parachute) sur le dos. C'est Jean-louis qui trouve enfin le haut de la Fiama, moi je me suis fourvoyé comme un bleu dans une traversée scrabreuse... les anciens préféraient toujours la fissure à la dalle, il faut toujours s'en rappeler... mais moi je préfère la dalle!

On se prépare là haut en équilibre sur un replat. Jean-Louis me mouline de 15m en contrebas pour voir si c'est bien le bon exit... les roches sont instables, je nettoye un peu car dans quelques minutes il faudra s'y tenir en équilibre sans corde. Je jette une pierre, elle file dans le vide et tape la base de la Fiama à 9 secondes... petit calcul rapide, on a 300 mètres sous nos pieds, ça va être un vrai régal. Il ne reste plus qu'à ranger tout notre matériel d'escalade, tout doit rentrer on ne doit rien laisser. Les cordes sont lovés dans le pantalon, on planque les chaussons dans la veste et le reste dans nos poches. Les fermetures sont à deux doigts d'exploser...

 

Le parachute sur le dos
on d'escalade prudemment la dalle couverte de rochers instables et qui nous sépare du bord du vide. Ma camera fixée sur mon casque tourne. On se met en place, Jean-Louis baratine comme d'habitude, fais ci fais ça... qui se chie le plus? On décompte... 3, 2, 1 Base... et grand saut dans le vide, la paroi défile sous moi, je me sens léger, le pierrier arrive à grand pas, je tire l'extracteur et la voile se déploie... je me retrouve à coté de Jean-Louis au dessus de sa voile bleu foncé et je savoure ce moment d'extase en regardant derrière moi cette Fiama qui s'éloigne. On baptisera ce saut "une flamme pour Sonia" en hommage à l'épouse du Grec (Georges Livanos).

Les jours s'égrainent tranquillement sous le soleil et sous la pluie ou la grêle. Quand il pleut je pars aux champignons et arrive même à trouver quelques cèpes, hum! Nous avons notre camp de base au pied du Sass Pordoi, une face qui me fait étrangement penser au Half Dome (Yosemite)... que c'est beau! Le camping car de Jean-louis ne bouge pas, faudrait pas que monsieur se fasse prendre la place... Le Pordoi j'adore, on y saute plusieurs fois dans la journée, quel pied et on a même trouvé un exit extra et plus safe à gauche.

Gavé et notre mission bien remplie, nous partons alors vers la Torre Trieste, monument d'escalade, une aiguille de calcaire de 700 mètres de haut, déflorée la première fois par Napoléon Cozzi en 1913... puis par le grand Ricardo Cassin.

 

C'est Erich Beaud
pionnier du Base jump en France il y a 20 ans (au Marteau, chaîne des Fiz dans les Alpes) qui le premier saute ce rostre en empruntant l'itinéraire Cozzi. Les autres sauts se sont fait par d'autres voies souvent plus dure à gravir ou en rappel (par la voie Messner). Jean-Louis connaît bien les lieux, il y a sauté 2 fois déjà et gravi au moins 5 voies différentes. Après de nombreuses discussions, nous optons pour l'itinéraire Cozzi qui semble t'il n'a jamais était refait depuis Erich (pour sauter en Base en tout cas).

On aurait bien tenter un truc direct dans la face sud, mais nous sommes deux vieux blessés (Jean-Louis au genou et moi à la cuisse)... que la vie est dure. Tandis que Jean-Louis fait le pitre dans ma wingsuit (elle lui plait on dirait?), je cogite car j'aurais bien sauté avec mais il me manques encore quelques sauts d'avion pour peaufiner son vol. Erich nous avait parlé d'un saut de 1000m de dénivelé à droite de la torre à la Bussaza qu'il vient d'ouvrir... on scrute à la jumelle, c'est limite vertical au départ sur 100 mètres et positif jusqu'en bas... je suis peu inspiré, en lisse ça me parait craignos, j'ai pas encore le niveau d'un tel saut et j'en prendrai pas le risque sans ailes, car il faut une grosse dérive pour s'éloigner du mur. Je tiens à mes vieux os et à me tuer je préfère que ce soit dans un truc splendide...

Nous préparons l'expé, on trie le matos pour être le moins encombré possible. Départ pour 3h30 de marche avant de rejoindre le premier rappel. Malgré la complexité des lieux et la brume, nous trouvons assez facilement la cheminée de descente du premier rappel. Mais comme des débutants on n'a pas pris de gourde et nous sommes déjà à sec. Et le Platipus ça sert à quoi les gars? C'est parti, point de non retour. 2 rappels où les pierres fusent dans l'air, puis nous enchainons les traversées sur vires à gravillons jusqu'à la jonction avec le col nord de la torre Trieste.

L'escalade devient plus difficile, relatif bien sûr, car même sans chaussons d'escalade et avec notre sac, on garde dans un coin de la tête qu'un certain Napoléon est passé par là en 1913... c'est pas donné quand même et surtout il ne faut pas tomber; une mauvaise chute ici serait catastrophique et occasionnerait de graves bléssures. Un dernier passage en ramping à plat ventre avec la moitié du corps dans le vide, le sac raclant le toit au dessus... celui de la "sans retour" c'est de la crème Chantilly en comparaison... Jean-Louis se marre, le con, je peste, j'ai pas envie de me mettre une boite.

 

La fatigue nous gagne
sans eau depuis de longues heures nos organismes s'épuisent... la tension monte... les mots fusent un peu, normal entre mecs! L'autre il veut m'apprendre à grimper... t'es fou ou quoi? Je suis prudent, je préfère l'être sur ce rocher délité et un retour sur vire ne m'inspire guère... le fauteuil roulant j'ai déjà donné! J'ai l'honneur de me taper la célèbre fissure Cozzi, une escalade bien raide et atlétique, le passage clef pour rejoindre le sommet de la torre (la tour), mais je ne suis plus là pour apprécier le paysage, il faut avancer.

Vite, il ne nous reste qu'une heure avant la nuit et la brume envahie le sommet. Va t'on pouvoir sauter? Si on ne peut pas, bivouac... pas question de se taper 15 rappels de nuit! On s'équipe, il faut encore ranger tout le matos, lover la corde autour de nos bustes. On ressemble à des gros bibendom chamelow... Nous sommes prêt, il va falloir prendre le créneau dés qu'il va y avoir une trouée dans l'épais manteau de brume... on aperçoit un court instant la vallée, heureusement le voile ne descend pas jusqu'au pied, on va pouvoir sauter enfin.
Desescalade délicate encore, la camera est la pour l'action. Jean-Louis vérifie une dernière fois sa Prodigy et moi mon track pant. On se regarde, s'en oublier le salut rituel, et côte à côte nous prenons notre dernière inspiration... Les yeux dans le lointain on décompte... 3, 2, 1 Base...

Je m'enfonce dans le vide à coté de mon pote qui lui file avec ses ailes... la brume nous noie et j'aperçois un instant la forêt derrière le voile de brume... J'insiste encore, poussant fort sur mes jambes pour tracker plus loin, pour avancer sans perdre trop d'altitude... la dérive m'expulse dans la clarté pale de cette fin de journée... quel bonheur ça n'en fini pas, les secondes défiles et je suis toujours dans l'air... le sol avance, les détails se font plus précis, aller encore un peu puis ma main droite saisie l'extracteur qui libère ma voile.

Un vol magnifique à deux, Jean-Louis me montre la voie ça peut toujours servir, le posé reste toujours la dernière étape à ne pas négliger. Je reste concentré, un virage pour m'aligner sur la piste et mes pieds touchent le sol en douceur. J'exulte, ma joie se libère, je crie, je remercie mon compagnon pour cet extraordinaire voyage...

Que du bonheur!

Jérôme (Aout 2008)

 

Crédit photos
Jérôme et Jean-Louis posent sous la Fiama. Vue depuis le refuge sur le Sass Pordoi. Jean-louis bave d'envie sur ma Phamton2. La sublime torre Trieste. Jean-Louis sur le sentier d'approche de la torre Trieste.


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