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Face ouest du Mont Thor

25/08/2010 - Lu 24465 fois
Un voyage dans le grand nord, une terre qui reste à découvrir....

Terre de Baffin…

C’est en lisant un article d’Eric Fradet relatant l’un de ses périples au Yosemite que je fis connaissance avec cette région de l’arctique canadien. J’étais rapidement fasciné par l’aventure que devait induire un voyage dans un tel endroit. Eric évoquait brièvement la carrière de son cicérone californien, Will Oxx qui était l’unique BASE jumper à avoir sauté la face Ouest du Mont Thor « où il réalisait alors une chute libre de 24 secondes ».
Cercle polaire arctique ?! Mont Thor ?!! 24 secondes de chute ?!!!
 

24 secondes...

Où était-ce donc possible de chuter 24 sec en s’élançant d’une falaise ?

Il y a quelques années, chuter 24 sec en BASE relevait du rêve, la barre symbolique des 12 secondes ne se franchissant que sur de rares falaises en Norvège et en Italie. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’atteindre ces 12 sec sur nos trop courtes falaises françaises, la technique et le matériel aidant..
Baffin était donc gravé dans un coin de ma mémoire. Cette région très peu fréquentée restait encore assez mystérieuse. Elle le demeure aujourd’hui. Il n’y a qu’à lire les noms figurant sur la carte de la cote nord-est : Terra Incognita, Remote Peninsula … La plupart des sommets n’ont même pas de noms et la grande majorité des fjords n’a jamais été parcourue par l’homme hormis quelques rares inuits.
La Terre de Baffin qui possède la plus grande concentration au monde de « grands murs », reste à découvrir. Ce n’est qu’en 1953 que les alpinistes se tournèrent vers cette région, lorsqu’une équipe suisse gravit le Mont Asgaard, par le couloir qui sépare les deux tours. Les vingt années suivantes virent se dérouler quelques tentatives et des expéditions d’exploration sur la banquise du parc « Auyuittuq » (le pays où la neige ne fond jamais). En 72, le succès d’une cordée anglo-américaine sur le pilier sud-ouest d’Asgaard éveilla l’intérêt pour les big walls. En 75 Charlie Porter, un américain, ouvrit seul, une voie de 40 longueurs en face nord-ouest de la tour nord. Une tempête l’obligea à une retraite forcée par le couloir des Suisses, ce qui lui valut un retour épique. Il se traîna pendant dix jours les pieds gelés et sans nourriture, avant de rejoindre le fjord. La région a été également le théâtre d’étonnants exploits, comme ce saut en parachute et à ski de Rick Sylvester depuis le sommet du Mont Asgaard pour les besoins d’un James Bond. En plein mois de juillet 76, alors que les j.o. d'été envahissaient Montréal, le réalisateur John Glen et son équipe de 14 personnes, incluant l’alpiniste Rick Sylvester, ont patienté dix jours pour attendre les conditions idéales permettant le saut. Le grand surplomb du Mont Thor permit également de réaliser le record du plus long rappel en 85. En 88, Will Oxx s’élance de son sommet.
 

Août 2001.

John, Harold et moi nous retrouvons à Lauterbrunnen dans l’Oberland bernois.
Ah la Suisse !! Son rösti, son chocolat et …son champignon. Une semaine et deux tentatives infructueuses plus tard (raisons météo), nous parvenons enfin à prendre pied sur cet îlot rocheux perdu aux abords de la face nord de L’Ogre.
Une fois accompli, ce saut nous donna des ailes pour envisager de mettre notre patience à plus rude épreuve encore. Quelle pourrait être la prochaine aventure ? Je me rappelais alors la Terre de Baffin et son Mont Thor. Certes le saut du champignon n’était pas une aventure à proprement parlé. Il requérait juste un peu de patience et de motivation. Mais la civilisation restait à un jet d’extracteur.
Thor ce n’est plus la même histoire. Se rendre à Montréal puis voler plein nord sur 2700 km. Franchir le cercle polaire à pied sur 30 km. Assurer l’autonomie complète pendant 15 jours dans des températures constamment négatives et ne compter que sur nous mêmes pour nous sortir d’un mauvais pas. Pas question d’appeler les Inuits pour venir nous chercher sur ces océans granitiques en cas de pépin. Quant aux secours aériens, le premier hélico se trouve à 1500 km de là.
Mais la fascination pour la cinquième plus grande île au monde est trop forte.

Quelques dossiers de sponsoring, achats de matos et passage de douanes plus tard, nous voici John, Harold, Didier Givois et moi, débarqués par Padelo Kilabuk, notre accompagnateur inuit et son beau-frère au fin fond du fjord de Pangnirtung. 30kg sur le dos, 10kg devant et 30 km face à nous. La météo est exécrable. Un plafond très bas nous prive de la vision des parois qui nous entoure. La vallée semble disproportionnée et nous n’en voyons qu’une partie.

« L’effort avant le plaisir ».

C’était mon nouveau credo. Je suis déçu. Il ne fait pas aussi froid que je l’espérais. La neige qui tombe se transforme en flotte au contact de nos gore-tex. Nous apprécions alors grandement les chaussures ‘Everest’ prêtées par Millet. Des bottes étanches cramponables avec guêtres intégrées. Il est 21 h et il fait jour. Nous faisons l’expérience du soleil de minuit. Nous établissons un bivouac et tentons de dormir malgré la luminosité et le claquement de nos toiles de tentes.




Deux jours et demi après avoir été déposés par les skidoos inuits à l’entrée du parc, nous atteignons laborieusement le pied du Mont Thor. La vision de cette vague de granit de 1300 m de haut surplombant la vallée, est tout simplement hallucinante. Pas la moindre vire, pas la moindre fissure ou dièdre évident. Cette paroi est-elle le fruit du hasard ? Dame Nature fait diablement bien les choses. Nous sommes comme des gamins face à un cadeau de noël trop gros pour que nous puissions l’ouvrir tout seul.
 

La météo des premiers jours ne nous permet pas d’envisager un saut dans de bonnes conditions. La vallée Weasel est parcourue par un vent très puissant qui descend tout droit du nord en provenance de la calotte glaciaire Penny. Cette fois-ci nous expérimentons les vents catabatiques qui réalisent un transfert d’air froid entre la calotte glaciaire et l’océan. Ils dévalent à 150 km/h sans discontinuer entre 0 et 200 m. Nous déplaçons le camp de BASE car le premier choix ne s’avéra pas très judicieux, très exposé au vent et aux chutes de bloc venant du sommet du Mont Odin. J’avais lu le récit d’une équipe de grimpeurs venus dans la vallée. Ils se sont endormis un soir dans leur tente. Au petit matin, ils se réveillaient avec pour nouveau voisin un bloc de granit gros comme un 38 tonnes.
A être trop flémard, on a failli en perdre nos tentes. Ne voulant pas les mettre à plat, nous avons traversé la vallée en les portant au moment même où le coup de vent déboulait. Si elles nous échappaient des mains, nous ne les aurions jamais retrouvé. Le fond de la vallée étant si plat et dépourvu de tout obstacle, elles auraient été entraînées à l’autre bout du parc quelques 30 km plus loin.
Au quatrième jour, nous émergeons de nos sacs. Le blizzard des jours passés a laissé place à une tempête de ciel bleu. Pas un pet d’air. Branle-bas de combat !! Nous sortons les pièges et les cordes. Didier vérifie son parapente. On finit de charger les batteries des caméras grâce à un petit panneau solaire qui s’avère très efficace. Le cœur bat la chamade comme lors du premier rancard avec la fille de ses rêves. L’excitation de pouvoir enfin en découdre avec cette immense paroi est à son comble.
Nous entamons la marche vers le sommet en zigzaguant sur la crête d’une moraine. Le ciel est d’un bleu infini. La neige immaculée. Cela fait maintenant quatre heures que nous avons quitté notre camp. Les deux VE-25 ne sont plus que des têtes d’épingles jaunes, tout au fond de la Weasel. Nous arrivons au col qui marque le début de la face Est. La température se radoucit. Nous ôtons nos gore-tex.
 

Notre progression se voit alors rapidement ralentie par une neige qui ne nous porte plus. Nous nous enfonçons pas après pas jusqu’à mi-cuisse et nous épuisons rapidement. Les difficultés ne font que commencer. La face Est, que l’on espérait aisément franchissable, s’avère être une vrai forteresse. Nous scrutons les deux options qui s’offrent à nous. Où bien nous continuons tout droit et évoluons le long du vide de la face Ouest ou alors nous traversons la face Est sur sa largeur pour piquer plus loin tout droit vers le sommet. Nous penchons pour la deuxième option qui semble plus accessible. John fait demi-tour, épuisé par un genou que les 30 km de marche au fond de la vallée ont rendu douloureux.
La pente se fait de plus en plus raide. Nous nous sentons en équilibre précaire quand nous réalisons que nous évoluons sur une immense dalle de granit assez raide, recouverte d’un fin manteau neigeux. L’eau de fonte ruisselle entre les deux. Nous quittons alors rapidement ce piège pour s’attaquer à un couloir raide qui mène à un ressaut. Plus à l’aise que moi dans cet enchevêtrement de blocs empilés verticalement, Harold passe devant afin de m’assurer sur un passage délicat. Le ressaut est enfin atteint. Nous voici alors sur ce dôme sommital que j’avais tant promis à Didier. Je lui avais assuré qu’il lui serait possible d’y faire décoller son parapente. En effet les derniers deux cent mètres nous séparant du sommet ressemblent à un doux bombé. Bien que nous soyons éreintés après 9 heures de marche dans une neige foireuse, notre progression se fait plus aisée. La neige s’est considérablement durcie, plaquée par le vent déferlant sur le sommet durant les jours précédents. Les crampons nous permettent d’atteindre la crête sommitale.
Didier, arrivé le premier au bord, nous annonce fièrement : « Ne cherchez pas, c’est ici ». Effectivement, nous nous agenouillons face au vide tels des fidèles.
 


Quel vide !! Quelle puissance !! 1500 m nous séparent du fond de la vallée. 1300 m au point d’impact. Pas la moindre vire. La paroi se permet même de disparaître de notre vue après les vingt premiers mètres. On peut jeter une pierre mais j’ai de sérieux doute qu’on l’entende un jour taper, pensais-je tout bas. Quel exit ! D’un seul regard, nous embrassons toute la Weasel et le parc Auyuittuq. 20 km plus au nord, nous apercevons les deux perfections géométriques du Mont Asgaard. Presque 30 ans plus tôt, Rick Sylvester s’y élançait à ski. En face de nous se dresse majestueusement le Mont Odin. Le Mont Tirokwa ferme la Weasel tout au sud, tandis que derrière nous se faufile le Fork Beard Glacier. Inouï !! Mais il est temps de quitter la Terre. Didier tient également à profiter de la légère bise qui lèche le dôme et qui lui, permettra tout à l’heure de décoller, évitant ainsi une descente à pied solitaire, longue et dangereuse.
La lumière de cette fin de journée de mai 2002 est magique. Le brun du granit, le blanc de la neige et le bleu du ciel ferait un bel étendard pour symboliser notre passion.
Nous contactons John, arrivé au camp de BASE. Il nous signale un très fort vent au fond de la vallée. C’est impossible !! Ici, 1500 m plus haut, c’est le calme plat. Au dire de John, le vent ne semble pas atteindre le pied de la paroi. Il faudra donc se poser dans les pentes de neige du talus. Harold me laisse ouvrir le bal. Le cœur bat plus vite et plus fort qu’à l’habitude. 1300 m de gaze, un dévers régulier…que demander de plus. Je tâte le rebord. Certes j’ai déjà un certain nombre de sauts et sur des parois moins évidentes. Mais tout de même le premier bled Inuit est à 80 km et le premier secours à….
Qu’est ce que je suis venu chercher ici ? Précisément ça. Mes orteils au-dessus du vide, mon sac-harnais bien sanglé. Tout cet apprentissage au paraclub puis les ponts, les immeubles, les falaises, l’estomac qui se resserre et la vue qui explose. Ce saut est l’aboutissement de 7 ans de passion, de joies, de trouilles mais aussi de peines.

Je fléchis les genoux en scrutant le vide. D’une détente calculée, j’ai sous les pieds le vide que je suis venu chercher. Mon ombre m’accompagne sur les premiers mètres. Quelle douceur ! Pourquoi parle-t-on de sport extrême ? Je me jette dans du coton. Puis l’accélération et la gravité me rappellent à mon bon souvenir. Mon ombre s’éloigne rapidement. Je suis en train de franchir l’énorme surplomb. Je tends mes jambes et tout mon corps. Quelle ivresse ! La paroi est si déversante que je n’ai plus l’impression de vitesse qui me grise tant sur des sauts moins devers. 11 secondes, 12 secondes, mon corps n’accélère plus. Il atteint sa vitesse de croisière. Je n’ai plus qu’à laisser faire la gravité et l’aérodynamique. 15 …16. Le groundrush est encore loin. …21 sec, je n’ai jamais chuté si longtemps. 23, 24 secondes !. Une pensée pour Will Oxx et Dave Barlia qui nous ont aidé sans compter dans la préparation de ce voyage. En fait je ne prends pas trop le temps de penser à eux en ce moment. Ce saut est trop bon. Le paralpinisme est un sport d’égoïste.

Ouverture désaxée, pour des pratiquants qui ne le sont pas.

25 secondes, je rentre dans l’ombre de la vallée. 26, 27 secondes, lentement mais sûrement, presque trop machinalement ma main droite vient chercher le tronçon de plastique blanc de mon extracteur. Allez encore une fraction de seconde et je libère ce morceau de nylon qui doit me sauver dans la seconde qui suit. Habituellement le saut et les difficultés commencent vraiment avec l’ouverture. Ici le mur ne se fait même pas sentir. Je suis vigoureusement redressé à la verticale. J’avais pourtant pris soin de temporiser un max. L’ouverture se fait légèrement désaxée. Je suis alors pris dans un torrent invisible qui descend la vallée. John m’avait prévenu. Je viens de dépasser les pentes enneigées du talus qui me semblaient bien accueillantes. Je tente timidement de faire rentrer ma fox dans le vent. Impossible. J’ai peur qu’elle se referme. Je cherche à savoir où je vais bien pouvoir me poser. Mon déplacement se fait en crabe. Le sol approche et défile en laissant passer quelques blocs menaçants.
3... 2... 1.…..contact. Je roule dans une mare à moitié gelée. Je me lève, palpe mes jambes, ma tête. Tout va bien. J’en suis quitte pour un énorme bleu sur la cuisse. En rejoignant le camp de BASE, je vois Harold voler au-dessus de moi. Il finit son saut proprement, lui, sur le fond plat et dégagé de la Weasel. Nous retrouvons John. Je n’ose pas trop extérioriser le bonheur qui m’étreint après un tel saut. Faire tout ce chemin, pour rester au sol et voir les copains assouvir ce rêve qu’est Baffin. Mais c’est aussi ça le saut de falaise. Savoir refuser même quand plus rien d’autre que ce saut, ne semble avoir d’importance. La raison doit avoir le dernier mot.
Nous attendons Didier qui nous annonce son décollage imminent depuis le sommet. Cinq minutes plus tard, nous voyons son parapente de bivouac sortir de la face Est. Il doit se régaler avec un temps et une vue pareil. Il lèche la face Ouest que nous avons précédemment sauté. Il est surréel de voir cet endroit si éloigné de tout, traversé ci et là par des voiles de BASE et de parapente. C’est un fabuleux terrain de jeux. Une fois nos émotions redescendues sur Terre, Harold et moi échangeons nos impressions, notre expérience de ce géant.

Harold remet ça le surlendemain en empruntant la seconde route vers le sommet. Mon hématome à la cuisse ne me permet pas d’envisager neuves heures de montée épuisantes.
Les températures se faisant plus douces, nous décidons de prendre le chemin du retour. En effet, la rivière de la Weasel grossit à vue d’œil. Ca ne présage rien de bon quant à l’état de la banquise dans le fjord. Nous appelons Padelo avec le téléphone satellite pour en savoir plus. Il nous conseil d’avancer la date de notre récupération car il craint de ne plus pouvoir traverser le fjord en motoneige.
Un peu plus de trois jours plus tard nous nous retrouvons à Pang où nous patienterons deux jours avant qu’un bimoteur ne nous ramène vers la civilisation.

 

Avec ce voyage, nous revenons de la Lune. Paysage minéral à l’infini, Baffin est un rêve pour tous ceux qui cherchent les grands espaces, la solitude et l’aventure. Il nous aura fallu un peu plus d’un an pour préparer cette expé. Je savourerai ce voyage et ce saut pour le restant de mes jours. Il ne représente pas grand chose, simplement l’accomplissement d’un rêve que je ne pensais pas accessible.
Le paralpinisme n’a rien d’un sport extrême. C’est le vol à l’état pur.
Merci François pour l’initiation.



*Nous remercions vivement Didier Cour et Millet ainsi que Xavier De Rohan Chabot (Andaska) pour leurs précieuses aides.
 

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