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Paralpinisme

25/08/2010 - Lu 21011 fois
...Quel grimpeur pendu aux relais d’El Capitan ou du Verdon n’a jamais songé à ce que pouvait être le saut de falaise, avec parfois un exemple bien vivant d’«homme-oiseau» sous les yeux ?...

La montagne, de par ses richesses, a toujours été l’un des terrains de jeu les plus fantastiques qu’il soit.
Chacun peut y trouver son degré de plaisir, de la simple consommation à diverses formes de performances.
Il n’est donc pas étonnant en allant aujourd’hui grimper, de croiser une grand-mère sur un VTT ou de voir des parapentistes exploiter ça et là quelques ascendances.

Nos ancêtres l’avaient sans doute imaginé, sans croire que cela soit un jour possible.
Pourtant, et bien que sports à risques, ces activités ont eu leurs phases d’apparition puis de développement, avant d’être adoptées et reconnues par le grand public.
De même, dans le milieu plus restreint de l’alpinisme, tous les défenseurs du «libre», depuis Paul Preuss jusqu’aux grimpeurs des années 70/80, ont peu à peu poussé la pratique dans de nouvelles voies, révolutionnant ainsi les techniques d’ascensions alpines, et ce, malgré toutes les controverses.

Aujourd’hui ils sont à leur tour «ancêtres», et regardent avec des yeux noirs les nouvelles tendances comme le «dry-tooling» ou l’escalade sur glace sans dragonnes.
Pourtant ces jeux ne trahissent en rien l’alpinisme dans ses valeurs d’engagement et de difficulté. Ils ne peuvent que l’enrichir, une fois de plus.

L’histoire est identique en ce qui concerne le saut de falaise.
Car si le «base-jump» englobe tous les styles de pratique comme les sauts urbains d’immeubles, de barrages ou de ponts, le «paralpinisme», qui consiste à pratiquer en milieu naturel, peut se considérer, lui, comme un nouveau sport de montagne.

Bien qu’un large public garde à l’esprit une image suicidaire et irresponsable de cette activité, d’ailleurs trop souvent renforcée par certains médias, force est de constater que beaucoup de pratiquants ne sont pas ceux que l’on imagine.
Souvent guides, moniteurs, voir simple ouvriers et bons pères de famille, ils prônent le côté excitant mais sérieux de la chose. Ils y cherchent un nouveau champ de liberté.

Les gens sont souvent choqués par le fait que l’on puisse s’élancer d’une falaise munis d’un simple parachute. C’est compréhensible, mais dû essentiellement au fait que nous sommes issus d’une société «anti-risques».
Depuis l’école qui sur-protège les enfants sans les éduquer à affronter ceux-ci, jusqu’aux secours que nous serons bientôt obligés de payer.
Pourtant, «vivre c’est prendre un risque» comme l’explique si bien le psycho-éthologue Boris Cyrulnik.

Dans une société où les pantouflards deviennent légion, le dialogue n’est pas facile. Certains se rassureront dans un confort permanent pendant que d’autres n’auront de cesse de chercher à vivre plus intensément.
C’est là toute la différence entre «la stratégie des explorateurs qui bataillent contre la dépression, et celle des casaniers qui luttent contre l’angoisse».
Qui connaît la meilleure façon de marcher ?
Ce qu’oublient bon nombre de personnes, c’est qu’il n’est pas plus «moral» de se détruire la santé au travail, de fumer, boire ou même les deux, voire d’engager la vie des autres en roulant n’importe comment sur la route.

Il serait dommage, qu’à cause de rapides préjugés, notre sport soit considéré à tort comme une activité aussi irrespectueuse qu’éphémère.
De plus, les débuts scabreux du «base-jump» sont maintenant dépassés et même si cela reste impressionnant, il est aujourd’hui possible de pratiquer avec un matériel et des techniques parfaitement adaptés.
On ne part pas du jour au lendemain en «loop arrière» de n’importe quel endroit et les «base-jumper» ne sont certainement pas pressés de mourir.
Nous serons tous morts bien assez longtemps..
Il faut au contraire progresser pas à pas, avec de bons conseils, prodigués de préférence par des pratiquants d’expérience … Car malgré une apparente facilité, un mauvais choix de site ou de conditions peut s’avérer fatal.

On débute ainsi sur des falaises très surplombantes, en «direct-bag» puis l’extracteur à la main, avant d’apprendre à chuter plus longuement avec le glisseur.

Bref, cela demande beaucoup de soin, d’investissement et d’application.
Le cadeau que nous fait la nature est bien trop beau !

Il y a toujours des accidents possibles et ce «sport» correspond à un public particulier qui a une réelle et profonde envie de pratiquer.
Si certains y cherchent uniquement la reconnaissance, ils se trompent à long terme de chemin …
Car comme en alpinisme, mieux vaut faire les choses sérieusement mais ne pas se prendre au sérieux.
Quel grimpeur pendu aux relais d’El Capitan ou du Verdon n’a jamais songé à ce que pouvait être le saut de falaise, avec parfois un exemple bien vivant d’«homme-oiseau» sous les yeux ?
Cette curiosité est également naturelle pour certains parapentistes et bien sûr pour beaucoup de pratiquants de la chute libre.

Toutes ces spécialités amènent une grosse expérience quant à l’utilisation de matériels techniques et à la gestion du risque. Les compétences qu’elles développent sont autant de transferts possibles dans ce nouveau domaine.

La majorité du grand public cherche tout de même à comprendre le besoin de pratiquer un tel sport.
Et bien, il n’y a justement rien à comprendre : c’est tout simplement bon, extrêmement bon.
Rares sont les occasions d’aller plus loin en terme de ressenti : la propulsion vers le vide qui change brusquement les repères, l’accellération fulgurante, les premières sensations d’appui sur l’air, et par dessus tout un champ visuel d’une beauté inouïe… Un plaisir total et immédiat…
C’est une sensation proche de la jubilation que l’on peut ressentir lorsqu’on arrive pour la première fois «au plafond» en parapente ou après des heures d’effort au sommet d’une longueur dure.
Certains détails ressurgissent parfois des heures ou des jours après, à l’improviste, comme pour mieux nous rappeler cet ultime bonheur.
On se souvient, par exemple, du regard des potes (ou du frangin) avant le départ ou de la soudaine montée d’adrénaline lorsque l’on pousse son corps vers un chemin qu’il n’a pas naturellement envie de prendre.
Au delà de ça, il s’agit aussi, pour quelques alpinistes d’aujourd’hui, d’un nouveau «délire». La Cima Grande di Lavaredo, la face nord de l’Eiger, les falaises du Vercors et du Verdon sont les premiers objectifs d’escalade et de sauts. Ils en laissent présager bien d’autres.
C’est une porte ouverte vers un autre mode de pratique (qui existe d’ailleurs déjà) et que l’on peut appeler à juste titre «paralpinisme».
Il a aujourd’hui sa place dans le petit milieu de la montagne, au même titre que le ski, le snowboard ou le parapente.
Ses nouveaux adeptes ne demandent qu’à s’exprimer, respectueux de leur histoire et de l’environnement.

L’heure n’est plus à la performance, car on ne pourra jamais aller plus loin que nos ancêtres. Certains ont déjà fait don de leur vie pour une passion.
Tous les « artistes » de l’alpe ont plutôt vécu dans un esprit d’innovation et de découverte.
Parfois glorifiés ou au contraire montrés du doigt, ils sont ceux qui ont écrit les plus belles pages du grand livre de la montagne.
Aujourd’hui le saut de falaise est au rocher ce que le ski et le snowboard sont aux grandes faces mixtes.
Et peu d’alpinistes auraient imaginé 50 ans en arrière, lors de la première ascension de l’Everest, que son sommet verrait un jour décoller un couple en parapente biplace ou que sa face nord soit «ridée» en grandes courbes par un jeune-homme de 23 ans.
La montagne n’a pourtant vu que le début de l’histoire.
L’alpinisme n’est pas mort, il ne demande qu’à vivre.

Jérôme et Christophe Blanc-Gras 
 
 

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